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Rencontre avec Jean-Baptiste Andrea : il était une fois en Italie

De Alessandro Rizzo • novembre 07, 2023Rencontres

Pour sa troisième rentrée littéraire, Jean-Baptiste Andrea présente Veiller sur elle, une fresque foisonnante et intensément romanesque au cœur de l’Italie fasciste où s’ajustent avec grand style tous ses thèmes de prédilection. Un roman magistral éclairé en clair-obscur par l’histoire d’amour entre un sculpteur de génie et une hypermnésique savante, récompensé à la fois du Prix du Roman Fnac et du Prix Goncourt. Nous avons rencontré Jean-Baptiste Andrea, conteur imprégné de réalisme magique qui s’est libéré du cinéma pour écrire des livres qui lui ressemblent…

Cette année, vous êtes à nouveau à l’heure de la rentrée littéraire avec votre quatrième roman, Veiller sur elle. Comment vivez-vous cette période si particulière pour un auteur ?

Les rentrées littéraires de septembre sont assez brutales en terme d’intensité. Je ne sais pas comment je fais pour avoir cette régularité, ni même si cela va durer. Toutefois, en 2021, j’ai voulu être un peu plus tranquille en faisant une rentrée d’hiver avec Des diables et des saints. Cette année, je me suis senti prêt à replonger dans le grand bain et à me battre comme un fou pour ce roman ambitieux qui, je crois, peut bénéficier de cette période. Certes, la pression est importante et la compétition existe entre tous les auteurs mais elle est avant tout joyeuse. L’ambiance entre nous est très bonne. Il y a de la place pour tout le monde !

Comment présenteriez-vous ce nouveau roman ?

Comme une grande histoire d’amour / amitié - car je crois que l’un ne va pas sans l’autre - qui couvre une bonne partie du XXe siècle en Italie et sur laquelle plane le mystère d’une étrange statue que dissimule le Vatican. J’ai voulu faire un livre très romanesque, un roman d’aventures aussi, avec plusieurs niveaux de lecture et beaucoup de choses qui nourriront, je l’espère, celles et ceux qui le liront.

Quel en a été l’élément déclencheur ?

C’est une image de crucifix dans un film de Paolo Sorrentino (Silvio et les autres), que je considère au passage comme le plus grand réalisateur vivant. Je l’ai trouvée d’une beauté renversante. L’inspiration étant, en ce qui me concerne, une affaire d’émotion et d’association d’idées, ce plan a déclenché en moi l’idée de la statue qui constitue le mystère central de Veiller sur elle. D’autre part, j’avais depuis longtemps très envie d’écrire sur l’Italie. Je voulais me reconnecter avec le pays de mes ancêtres dont ma famille s’est coupée. Cette image a donc embrasé quelque chose qui était au fond de moi, prêt à exploser.

Bien que vous ayez bouclé votre trilogie de l’enfance avec Des diables et des saints, Veiller sur elle pourrait-il en être la véritable conclusion ?

On peut avoir cette impression dans la mesure où chaque roman contient les précédents. Comme des poupées russes. Mais je ne le considère pas du tout comme la conclusion d’un cycle, plutôt comme une passerelle vers autre chose. On m’a souvent qualifié d’écrivain de l’enfance. En réalité, ce n’est pas l’âge qui m’importe mais la force que chaque enfant a en lui pour affronter la vie. Après Des diables et des saints, j’ai juste eu envie de passer à autre chose.

Ce récit rappelle les sagas de la grande littérature populaire française. Est-ce une volonté de départ ?

Ma seule volonté était de raconter avec du souffle quelque chose d’ambitieux et de romanesque. Consciemment, je ne me suis rattaché à aucun mouvement mais venant du cinéma, j’ai été naturellement nourri par tous ces grands cinéastes, dont Sergio Leone, capables d’atteindre la beauté en étirant le temps et la dramaturgie. Je suis un lecteur et un spectateur assidu et éclectique qui recherche avant tout l’émotion et l’implication. Le réalisme magique propre aux auteurs d’Amérique du Sud m’inspire, la littérature italienne que je trouve pleine de fantaisie me comble depuis l’enfance, l’Histoire me passionne... Tout ça se mélange donc en moi et sort sans réflexion de ma part. Je suis le produit de tout ce que j’ai aimé mais aussi détesté.

Comment parvient-on à réunir autant de thématiques dans une même histoire ?

Chaque livre est un miracle. Je laisse le temps aux idées de venir à moi. Pour celui-ci, j’ai mis dix mois avant d’en écrire la première ligne. Dix mois durant lesquels je n’ai jamais cesser de réfléchir à la meilleure façon de construire cette histoire. Je sentais que c’était quelque chose de complexe, que j’ai d’ailleurs failli abandonner plus d’une fois. Et puis, un jour, un déclic s’est produit. J’avais enfin un arbre que je n’avais plus qu’à décrire.

Comme vous le suggérez dans le roman à propos de la statue sculptée par votre héros, Mimo Vitaliani, une œuvre est avant tout une affaire d’intention qui n’appartient qu’à l’artiste. Quelle était donc la vôtre en écrivant ce roman ?

Mon objectif était de parler d’une super-héroïne qui lutterait à la fois contre l’oppression de sa famille et de son époque. Mais aussi contre les limites qu’elle se pose. Limites héritées de la culpabilité millénaire dont sont inconsciemment victimes toutes les femmes, mêmes les plus féministes. Mon personnage, Viola Orsini, devait donc tenter de briser toutes ces entraves pour accomplir un destin extraordinaire, sachant qu’il est déjà extraordinaire d’arriver à les surmonter.

Finalement, Viola n’est-elle pas, en creux, le personnage principal de l’histoire ?

Tout à fait ! Mimo doit tout à Viola. Mimo est en réalité mon incarnation dans le roman. Ne me sentant pas légitime pour écrire un récit à la première personne d’un point de vue féminin, je l’ai créé pour parler de Viola sans me mettre dans la peau d’une femme. En tant qu’homme, je m’autorise juste à réfléchir humblement à ce que représente être une femme.

À Mimo, l’instinct. À Viola, l’intelligence ?

D’une certaine manière, en se reconnaissant et en s’attirant, ces deux-là forment un être complet. Le plus bel être humain qu’on puisse imaginer. Ce sont deux pièces qui s’emboîtent parfaitement. Mimo et Viola sont deux outsiders, formant un de ces couples d’êtres originaux et talentueux pour qui j’ai depuis toujours une profonde tendresse.

Les femmes sacrifieraient-elles leur liberté pour permettre aux hommes de gagner la leur ?

Il suffit de regarder l’histoire pour s’en rendre compte. Prenons l’exemple d’une mère : il est évident qu’elle sacrifie une grande part de sa liberté pour aider ses enfants. Après l’accouchement, alors que l’homme pourrait théoriquement prendre le relais, elle continue à supporter une charge mentale démesurée. Pour revenir au roman, je n’ai pas voulu faire un brûlot féministe mais je mesure ce que je dois à beaucoup de femmes dans ma vie. Pour faire face, les femmes ont dû développer bien d’autres ressources que la force physique dont se satisfont trop souvent les hommes.

L’art est également un sujet qui vous tient à cœur…

Ce qui me passionne dans l’art c’est son utilité pour notre survie. Il nous permet de transcender notre corps. Beethoven n’a-t-il pas écrit ses chefs-d’œuvre dans un état physique plus que critique ? L’art est une frontière trouble et mystérieuse entre l’homme et quelque chose d’autre, peut-être de plus grand. Qui sait… Le talent est également un des thèmes importants de Veiller sur elle. Avant de révéler son génie au grand jour, Mimo est un jeune sculpteur entravé par un syndrome de l’imposteur lié à son origine sociale. Mais, comme tout vrai artiste, il est doté d’une force irrépressible qui le fera quoi qu’il arrive aller de l’avant pour le meilleur et pour le pire, en s’affranchissant de l’avis de ceux qui l’entourent.

Pourquoi avoir inscrit ce roman dans un des pans les plus sombres de l’histoire italienne ?

Le fascisme me paraissait être le miroir parfait de la tyrannie faite aux femmes, et donc à Viola. Mais aussi à Mimo, pour d’autres raisons. C’est une époque sombre qui forçait les gens à faire des choix de vie fondamentaux, être pour ou contre, actif ou passif. Ça me permettait également de dépeindre Mimo sous une lumière pas toujours flatteuse. Je voulais un héros qui ait des faiblesses et la période se prêtait de toute évidence à toutes les faiblesses. À l’heure où l’extrémisme de droite resurgit un peu partout dans le monde, je trouvais intéressant de montrer comment le fascisme est arrivé en Italie, presque sur une série de malentendus. Il aurait par exemple suffi d’envoyer l’armée pour que la marche sur Rome n’ait jamais lieu et ainsi empêcher Mussolini d’accéder au pouvoir. Le point de bascule vers le pire ne tient toujours qu’à un fil.

Malgré le fascisme, le « génie italien » n’a jamais cessé de s’exprimer, laissant même des traces passées aujourd’hui à la postérité…

Je voulais parler de l’Italie comme du personnage de Mimo, sans en faire un idéal. Je commence d’ailleurs le roman en parlant d’un « pays de marbre et d’ordures » où la beauté la plus spectaculaire côtoie des choses hautement détestables. J’ai essayé de faire sentir aux lectrices et aux lecteurs ce que l’on doit à l’Italie dans beaucoup de domaines sans pour autant cacher ce qu’il y a de mauvais. C’est pourquoi j’ai émaillé le récit d’une multitude d’allusions et de références à l’histoire et à la culture italienne au sens le plus large possible.

Pourquoi et comment êtes-vous passé de l’écriture cinématographique à la littérature ?

Après vingt ans dans le cinéma, j’avais l’impression de ne plus me retrouver dans mes films. Je me sentais broyé, obligé de faire des compromis qui devenaient de moins en moins acceptables. Pour retrouver ma liberté, il fallait que j’écrive quelque chose qui me ressemble totalement. Ma reine a été comme une explosion, une libération qui m’a permis d’écrire rien que pour moi, sans demander la permission à qui que ce soit.

Le cinéma ne vous manque pas ?

L’ambiance du plateau est la seule chose qui me manque. Je n’oublie pas le plaisir de travailler en équipe et la camaraderie qui y règne. Si je devais m’y remettre, je ne serais pas contre réaliser quelques épisodes de série TV. Mais je suis tellement heureux dans la littérature que je n’ai plus vraiment d’envie de cinéma…

Pourquoi n’avez-vous jamais écrit de roman de genre alors que vous n’avez réalisé que des films de genre ?

Au départ, je dois reconnaître que je me suis frotté au film de genre avant tout par calcul, pour être plus rapidement produit. Bien que j’adore ça, je trouve que le genre peut vite être réducteur et vous enfermer. En revanche, la littérature me permet d’être plus nuancé. Ce qui m’intéresse est plutôt de ramener le genre dans la littérature générale. Je crois encore le prouver dans mon dernier roman en distillant de nouvelles connexions « surnaturelles » entre les êtres et la nature. Décidément, le réalisme magique me poursuit…

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La pile à lire et à voir de Jean-Baptiste Andrea

À Lire

  • Tout Pierre Magnan : Souvent oublié, l’auteur de La Maison assassinée est un immense écrivain au ton singulier.
  • L’Amant sans domicile fixe (Carlo Fruttero et Franco Lucentini) : Un magnifique polar italien des années 1980 qui se passe à Venise.
  • Fictions (Jorge Luis Borges) : Une des perles du réalisme magique. La moitié du livre est incompréhensible mais j’ai l’impression qu’il nous élargit l’esprit.

À voir

  • Les Acharnés de Lee Sung-jin : Une série parfaite, pleine d’humour noir et de tendresse.
  • Il était une fois en Amérique de Sergio Leone : Un chef-d’œuvre absolu. Une époustouflante leçon d’écriture.
  • La La Land de Damien Chazelle : Une réalisation extraordinaire, des comédiens en état de grâce et une B.O. géniale !

Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea

En 1986, dans une abbaye italienne, un homme se meurt entouré de prêtres qui le veillent comme un saint. Cet homme est un sculpteur de génie qui s’est retiré du monde il y a quarante ans pour vivre auprès de son chef-d’œuvre, une statue religieuse dotée d’un étrange pouvoir émotionnel que le Vatican a préféré cacher aux yeux du monde. Sur son lit de mort, Mimo Vitaliani se souvient de sa vie turbulente commencée dans la misère de l’après-guerre, de sa flamboyante carrière d’artiste menée au cœur de l’Italie fasciste et surtout de son amour impossible et absolu pour la brillante et intrépide Viola Orsini. Son âme sœur depuis l’adolescence, la riche héritière des maîtres de son village n’a toujours eu qu’un seul rêve : devenir une femme libre…

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Portrait de Jean-Baptiste Andrea - Copyright (c) Céline Nieszawer/Leextra/Éditions L'Iconoclaste

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